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ASSISTANCE SEXUELLE – COMMENT ÇA MARCHE?

 

„Une personne représente une partie de ce tout que nous nommons univers, une partie limitée dans le temps et dans l'espace. Une personne se découvre elle-même, perçoit ses pensées et ses sentiments comme étant séparés du reste du monde, une sorte d'illusion d'optique au niveau de sa conscience. Cette illusion est un piège qui nous confine dans nos désirs personnels et dans la sympathie pour nos proches. Notre tâche consiste ainsi à nous libérer de ce piège en élargissant notre horizon spirituel et notre compassion, afin de comprendre entièrement tous les êtres vivants et la nature dans son ensemble dans ce qu'ils contiennent de plus beau“. Albert Einstein

 

Sexualité

 

Notre façon de considérer les rapports sexuels repose sur un malentendu, à savoir que ceux-ci impliquent forcément quelque chose de spectaculaire. Nous sommes de toute évidence issus de rapports sexuels. Nous sommes des êtres sexuels, nous ne pouvons pas échapper à cela. Les processus qui ont été nécessaires pour „produire“ ce corps sont incroyables, géniaux et extrêmement touchants, car ils montrent très clairement que nous sommes sans défense face au miracle que représente la vie. Il y a là une intelligence „bouleversante“ en jeu dont l'origine est à rechercher dans un rapport sexuel survenu entre deux personnes. Un rapport sexuel qui s'est peut-être avéré beau, peut-être ennuyeux ou encore douloureux, embarrassant ou au contraire de l'ordre de l'extase. Un rapport qui a néanmoins suffi pour réunir un ovule et un spermatozoïde.

Le rapport sexuel représente par conséquent notre fondement, et bien que les processus qui le constituent puissent être qualifiés de bouleversants, celui-ci n'en reste pas moins une chose complètement naturelle.

 

Un autre malentendu consiste à penser que la vie se limite à la forme. La vie est dépourvue de forme, elle s'écoule à travers les formes. Que cette forme soit appelée arbre ou personne, noir ou blanc, homme ou femme, mince ou gros, handicapé ou non handicapé – il s'agit de désignations, de noms, de termes pour décrire les apparences, mais en aucun cas de la vie elle-même. Alors que la vie relève du miracle, nous la restreignons en l'enfermant dans des définitions. Nous redoutons de n'avoir aucun contrôle sur elle, de ne pouvoir la „saisir“, et agissons comme si nous savions parfaitement en quoi elle consiste, en nommant, définissant, comparant, différenciant. Ainsi en est-il de la science qui accumule du savoir en vue d'empêcher toute forme d'„émerveillement“, qui privilégie l'illusion du contrôle au détriment d'un étonnement respectueux et enthousiaste. Nous souffrons d'une dépendance à l'égard de ces définitions et de ces idées, à l'égard de pareil état de fait. C'est cela qui nous gêne et non pas la forme dans laquelle nous nous trouvons.

 

Je pense qu'une place beaucoup plus importante serait accordée au jeu si nous attribuions à la vie sexuelle une connotation moins spectaculaire (comme nous le faisons pour des besoins vitaux tels que boire et manger), et si nous évitions de définir la vie en tant que forme. Une femme ne s'attarderait alors peut-être pas à faire un régime avant d'envisager la possibilité d'un rapport sexuel. Une jeune fille de 14 ans ne serait vraisemblablement pas en proie à des troubles anorexiques et/ou boulimiques pour essayer de „correspondre“ aux images constamment véhiculées par les médias. Les hommes ou les femmes en situation de handicap physique disposeraient probablement des mêmes possibilités d'expérimentation sexuelle avec les personnes „non handicapées“ qu'avec les autres personnes „handicapées“. Ils évolueraient ainsi dans ce monde sans devoir baisser les yeux, faire l'objet de regards compatissants, s'apercevoir que des regards peinés se détournent à leur passage.

 

J'ai pour ma part ressenti les bienfaits que procure le fait de pouvoir toucher des personnes soi-disant handicapées, imparfaites, incomplètes; des personnes constamment en butte à la dépendance et au dénuement, ceci justement parce qu'elles sont contraintes à demander de l'aide, pour survivre.

Le fait que la vie ne peut à mon avis se définir en terme de forme m'a permis de voir la vie sexuelle sous une nouvelle lumière. Je ne suis pas mon corps. J'habite un corps afin d'être en mesure de me déplacer dans ce monde à trois dimensions, un peu comme si j'étais enveloppée dans une combinaison spatiale. Je dispose à cet effet de mes cinq sens que sont l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher pour appréhender ce monde matériel. Ce que je suis en réalité (l'essence), relève du mystère. Il m'a été donné d'habiter cette terre, ce que je peux accepter comme une aventure ou une malédiction. Ce constat s'applique, à mes yeux, à toute personne, y compris celles qui sont en situation de handicap.

Mon travail consiste notamment à remettre en question mes propres valeurs, idées et préjugés, à prendre conscience de mes limitations afin de me laisser gagner par cette richesse que l'on appelle la vie. Le moyen le plus intense d'arriver à cela est la sexualité.

 

L'assistance sexuelle contribue à la réalisation d'expériences foncièrement nouvelles

 

Je dois l'existence de mon travail à une conception limitée de la sexualité. C'est elle qui a suscité une demande allant dans le sens du service que j'offre et qui permet de vivre une expérience unique: pouvoir sentir, explorer et toucher une autre personne – sans raison particulière. Or, cette expérience qui devrait être la chose la plus normale du monde a acquis au fil du temps un caractère exclusif.

 

Depuis cinq ans, je travaille presque principalement avec des personnes en situation de handicap mental. Ma préférence va aux personnes qui sont dans l'impossibilité de se déplacer, car en raison du degré de leur „handicap“, elles manifestent une perception unique en son genre. Une perception dans laquelle aucune imitation ne peut avoir lieu afin de prouver son appartenance au monde „normal“, une perception dans laquelle seul compte l'instant présent, sans alternative possible.

A cet égard, le travail auprès de personnes autistes est particulièrement passionnant et ne laisse guère de place à la routine, aux automatismes, aux mécanismes. Chaque instant, chaque contact, chaque saute d'humeur, chaque pensée peut faire l'objet d'une observation. Il s'agit d'une rencontre plus vraie que les rencontres habituelles où deux points de vue, des attentes mutuelles, des craintes et des espoirs sont échangés, où deux histoires se croisent.

 

Au cours des séances, mon intention est de permettre l'émergence d'un sentiment de présence, de vérité, de vécu authentique et non pas d'être au service de pensées lubriques alimentées au moyen de films pornographiques par exemple. Je souhaite privilégier l'inattendu, l'intime au détriment du programmé, du fonctionnel. C'est du moins ce que j'essaie de faire, et cela signifie que je suis avant toute chose invitée à me libérer de mes idées premières, de mes attentes quant à la façon dont une rencontre doit avoir lieu. Dans mon travail avec les personnes en situation de handicap mental, je suis libre d'évoluer aussi en dehors d'un schéma de fonctionnement précis parce que ces personnes se retrouvent complètement hors cadre et qu'elles ne sont pas en mesure de se conformer aux règles en vigueur chez les personnes dites normales.

 

Dans cet étonnant contexte professionnel, je peux montrer mon corps à un homme qui n'a encore jamais eu l'occasion d'approcher de près un corps de femme. Il s'agit là d'une pratique presque innocente, au contraire de la pornographie qui est à mon sens directement liée à l'interdit et qui n'a pu voir le jour que parce que la sexualité était empreinte, des siècles durant, d'une touche dangereuse, sale, de l'ordre du péché. Je pense que la présence d'un corps ainsi que la vue ou le contact direct avec les parties sexuelles sont en soi insuffisants pour être à l'origine de pareille perversion sexuelle.

 

J'ai personnellement entretenu des relations et des rapports sexuels avec des hommes et des femmes, ce dont je suis très heureuse: ces expériences de vie m'ont en effet permise de prendre à la fois du recul par rapport à nos préjugés tenaces et à notre mindfuck , d'explorer mes sentiments et mes réactions les plus primitifs et les plus intimes. Je suis en fin de compte arrivée à la conclusion que la lubricité tout comme la continence, prennent leur source dans l'idée d'une insatisfaction constante et que de tels états empêchent un vécu réel. Pour moi, un vécu réel exigerait que nous accordions une pleine attention à la perception de nos sens, ce qui n'est guère possible si l'on est constamment occupé à penser. Il n'empêche que nous sommes, à des degrés divers, tous programmés et qu'il est nécessaire que nous puissions réaliser des expériences en laissant libre cours aux découvertes individuelles.

 

L'autre aspect de la question est d'ordre biophysiologique. Notre corps est constitué de telle manière que les hormones qu'il produit spécifiquement pour la dimension sexuelle de notre être (comme la testostérone ou l'œstrogène par exemple) peuvent à tout moment être activées... Or, certaines personnes, par le fait de se retrouver en situation de handicap physique et/ou mental, ne sont pas en mesure de se caresser ou de se stimuler elles-mêmes sexuellement; la frustration qui en résulte est telle qu'elle risque de laisser place à de la colère, de l'hétéroagressivité ou encore de l'autoagressivité.

Parmi mes clients, de nombreux hommes en situation de handicap mental essaient d'attirer l'attention sur eux au moyen de la colère, de l'hétéroagressivité ou d'un attachement exaspérant. Il est en effet rare qu'une séance soit placée uniquement sous les signes de l'enrichissement ou de la possibilité de nouvelles expériences.

 

Ma clientèle n'est que rarement composée de femmes. Serait-ce dû au fait que le degré d'excitation de ces dernières est imperceptible ou du moins plus facile à ignorer?

 

La sexualité est une belle chose, elle permet d'éprouver un sentiment de joie profonde, mais voilà, elle n'est que rarement vécue de la sorte... Je n'ai nullement l'intention d'évoquer ici les motifs qui ont conduit à un tel désenchantement, mais tiens cependant à souligner cet état de fait afin d'expliquer la raison première de mon travail.

 

Séminaires destinés aux collaborateurs

Je propose depuis quelque temps déjà des séminaires de courte durée aux collaborateurs s'occupant de personnes en situation de handicap mental. J'ai pu constater que l'accès de ces dernières à mes séances dépend, en plus des parents bien sûr, principalement desdits collaborateurs. Il s'agit au cours de ces mini-formations de mettre en évidence le fait que le personnel éducatif et soignant a dans ce domaine une responsabilité qu'il n'est en mesure d'assumer convenablement qu'après avoir quelque peu réfléchi à sa propre sexualité. Au moyen d'un questionnaire et d'exercices ludiques, nous examinons donc de plus près ce qui nous a été transmis par l'intermédiaire de nos parents, comment les collaborateurs se situent par rapport à ce sujet, de quelle manière ils vivent leur propre sexualité, en quoi consistent leurs préjugés en matière de service sexuel payant, etc.

Les participants posent aussi des questions. Afin d'éviter une tendance à dégoiser sur les clients, je leur demande de faire part de leurs préoccupations, d'évoquer les situations dans lesquelles ils se sentent démunis. Une approche ouverte de ces sujets est en effet importante parce qu'elle amène de la détente chez les participants, ce qui profite en fin de compte aussi aux clients dont ils ont la responsabilité.

 

RENCONTRES

 

Menno, 38 ans

Menno présente un syndrome de Down et vit en communauté avec d'autres personnes en situation de handicap mental. Il vient chez moi depuis environ cinq ans, à raison d'une séance tous les deux mois. Le premier contact (téléphonique) a eu lieu par l'intermédiaire d'un professionnel de l'institution qui m'apprend rapidement que Menno a fait preuve de violence à l'encontre d'une colocataire; il ajoute cependant que l'innocence de cette dernière n'a vraisemblablement pas non plus été totale dans cette affaire.

Ma première rencontre avec le professionnel de l'institution et le père de Menno a lieu dans un café. Le père se montre peu loquace et ne semble pas à l'aise dans cette situation alors que le contact avec le professionnel se révèle agréable et efficace.

Je fais ensuite la connaissance de Menno et le ressens dès le départ comme une personne plutôt sur la retenue mais en aucun cas lascive ou violente. Nous discutons de ce qui s'est passé et j'apprécie son côté très direct, sa sincérité authentique. Il ne feint en effet pas d'être coupable et ne cherche pas non plus à justifier son acte. Au cours des toutes premières séances déjà, il apparaît clairement qu'il me considère comme sa „petite amie“, ce qu'il semble beaucoup apprécier. Je le rassure à chacune de nos rencontres en lui rappelant que je suis sa masseuse et non sa petite amie et qu'il peut expérimenter en ma présence ce qu'il souhaite éventuellement appliquer par la suite auprès à d'autres femmes. J'apprends, durant une discussion avec le professionnel à propos des séances, que Menno raconte à ce dernier dans le détail ce qu'il vit en ma présence. Nous sommes finalement d'avis, comme Menno fait preuve de beaucoup d'entêtement à cet effet, d'accepter qu'il m'idéalise, m'adore quelque peu.

Un jour, à la suite d'un massage, il entre tout à coup dans un profond silence, le visage particulièrement blême. Prise de panique, je lui demande sans cesse ce qui se passe, sans toutefois obtenir de réponse. Je me décide alors à appeler un taxi pour le ramener jusqu'à son lieu de vie (ce qui est exceptionnel étant donné qu'il se rend toujours seul à mes séances, au moyen du métro). Une fois arrivés, j'apprends le fin mot de l'histoire par l'une des colocataires de Menno, à savoir que la veille au soir il a mangé tous les gâteaux secs confectionnés par elle et l'une de ses amies... qui n'éprouvent pas la moindre pitié en découvrant Menno dans cet état.

Il m'arrive d'évoquer avec lui sa tendance à la boulimie et son excès de poids, sur le ton de la plaisanterie, avec une pointe de malice même, et je qualifierais globalement notre contact de très chaleureux et amical. Je pense que ce qui lui est transmis au cours de nos séances peut aussi l'aider à se construire un sentiment d'appartenance en vue d'une reconnaissance de sa masculinité destinée à rompre, du fait de son syndrome, avec l'image d'être asexué que la société a tendance à lui renvoyer. Il montre à cet effet un certain penchant pour le machisme et vit en partie dans un monde imaginaire où il est le héros, un héros d'ailleurs pas si corpulent que cela...

 

Afin que menno et moi ne tombions pas dans une certaine routine, ce qui se produit fréquemment avec une clientèle pareillement habituée, je laisse les séances se dérouler spontanément. Des surprises ont par ailleurs toujours lieu quand une rencontre imprévue et donc d'un genre nouveau peut voir le jour. Je le masse et l'aide la plupart du temps à atteindre l'orgasme avec ma main. Nous nous serrons dans les bras l'un de l'autre, échangeons des caresses et des paroles. Il est chatouilleux à certains endroits et c'est toujours très amusant de l'entendre rire et ricaner à un point tel qu'il est à deux doigts d'éclater parce qu'il n'arrive pas à stopper mes gestes.

J'éprouve du plaisir à essayer de deviner sa vision du monde. Les propos qu'il tient sont souvent surprenants et je veille à cet effet à le considérer dans sa totalité. J'apprécie également sa tendance à employer des expressions par moments très personnelles qui indique clairement qu'il s'assume et s'affirme. J'aime sa façon lente et réfléchie de bouger, de s'habiller et de se déshabiller. Il a besoin pour cela d'être très centré car il lui est impossible de réaliser plusieurs choses à la fois, au contraire des personnes dites normales.

 

Je fixe toujours les rendez-vous avec la mère de Menno, qui a accepté ma présence dans la vie de son fils et demande régulièrement de mes nouvelles. Chaque année, à Noël, il m'apporte un cadeau ainsi qu'une carte de la part de la famille. Les séances sont payées avec son propre argent de poche.

 

Réserves et malentendus

Dans le cadre du congrès „Sexualité et handicap“ qui a eu lieu à Nuremberg en septembre 2000, j'ai été interviewée par une journaliste de l'agence de presse allemande (DPA) à propos de mon travail. Au terme de l'interview, celle-ci donne tout à coup l'impression de se réveiller et me demande, étonnée: „Etes-vous vraiment nue en présence de ces personnes?“. Après vingt bonnes minutes de questions et de réponses, elle n'avait apparemment toujours pas compris en quoi consistait au juste mon travail...

 

J'ai été invitée à participer à un débat télévisé qui s'est déroulé à Zurich. Durant l'émission, je suis assise aux côtés d'un homme en situation de handicap physique et parle de mon travail. Parmi le public se trouvent aussi quelques personnes en situation de handicap mental qui ont fait l'objet de courts reportages par ailleurs présentés tout au long du débat et dans lesquels on les retrouve en train de parler de leur vie sexuelle. La sincérité avec laquelle elles exposent leur intimité est touchante et enviable à plus d'un égard. Après l'émission, un repas est offert aux invités et le directeur du foyer dans lequel résident ces personnes m'adresse la parole. Il me raconte qu'il a été dans un premier temps contre l'idée de participer à cette émission parce que ma présence sur le plateau risquait de l'associer personnellement à une telle „chose“ (le service sexuel payant). Il finit par me confier qu'il est heureux d'être venu car il s'est notamment aperçu que nous étions „sur la même longueur d'onde“.

 

Gabriel, 30 ans

J'entends parler pour la première fois de Gabriel par l'intermédiaire de son aide-soignant qui m'apprend que son client souffre depuis dix ans de sclérose en plaques. Je demande à mon interlocuteur pourquoi Gabriel ne m'a pas appelé lui-même et pense avoir affaire à un aide-soignant faisant de l'excès de zèle lorsqu'il me répond que son client est dans l'incapacité totale de téléphoner lui-même. C'est en rencontrant effectivement Gabriel que je me suis rendu compte qu'il n'en était rien: sa communication verbale consiste à épeler les lettres alphabétiques et nécessite pour quiconque souhaite la comprendre un contact au quotidien. Sa vision est très faible, son alimentation a lieu par sonde et son corps est presque totalement paralysé. Il vit chez ses parents qui s'occupent de lui avec beaucoup d'amour. Au cours de discussions avec l'aide-soignant (un homme de la tranche d'âge de Gabriel), Gabriel s'est ouvert, en échange d'argent, à la possibilité de contacts physiques avec une femme.

Lorsque je me rends chez Gabriel pour une première séance (les parents ayant opté pour une promenade, je suis accueillie par le professionnel), j'ai aussi l'occasion de m'apercevoir que sa mère et moi avons un point commun: nous sommes toutes les deux intéressées par la philosophie bouddhiste, ce que je constate à la vue de livres rangés au-dessus d'une commode de la chambre à coucher matrimoniale dans laquelle Gabriel et moi sommes réunis pour notre séance. Aussi suis-je curieuse de faire sa connaissance, ce qui se produit lors de ma visite suivante. Cela fait maintenant deux ans que je retrouve Gabriel à raison d'une fois par mois et que je prends régulièrement le café avec sa mère ou parfois même avec les deux parents. Une relation très conviviale est née de cette rencontre à tel point que nous nous réjouissons toujours de nous revoir.

 

En dépit d'une communication verbale quasi inexistante, Gabriel et moi entretenons un bon contact. J'ai vraiment l'impression qu'il lui est important de sentir que je n'ai pas peur de le toucher, que je ne suis pas rongée par la pitié ce qui, vu ma conception de la vie, est loin d'être le cas. A nous deux, nous faisons au contraire par moments preuve d'un certain humour, d'une certaine insouciance. Il m'est très précieux de pouvoir rencontrer quelqu'un vivant une situation qui m'inspire une peur viscérale. J'ai beaucoup d'admiration pour lui et lorsque je me mets à penser à sa situation désespérée, des larmes me viennent. Des larmes que je ne cherche nullement à retenir, ce dont lui ne s'aperçoit pas forcément.

 

Peu avant son décès, il a fait l'objet d'un téléfilm auquel il a du reste souhaité participer. Cette expérience, même si elle a généré une fatigue extrême, lui a beaucoup plu. Certaines scènes du film nous montrent, lui et moi, couchés nus l'un à côté de l'autre, nous embrassant et nous caressant mutuellement. Je ne propose généralement pas de contact oral, mais comme nos possibilités étaient très restreintes, je me suis décidée ici à faire une exception. J'ai déjà souvent présenté ce film (lors de congrès, de réunions, etc.) dont le contenu a touché de nombreuses personnes au point où certaines d'entre elles se sont senties appelées à servir cette „cause“. J'entends par cause ces situations particulières dans lesquelles une personne ne dispose pas des moyens pour établir elle-même une rencontre sexuelle dont elle a néanmoins besoin et envie et qu'elle peut assumer financièrement.

Le père de Gabriel, qui émettait au départ de fortes réserves à l'encontre du film, reconnaît maintenant l'importance de ce dernier et en parle même comme d'un héritage transmis par son fils.

Quant à la mère de Gabriel, nous continuons d'entretenir une relation depuis la mort de son fils, voici bientôt trois ans. Il nous arrive en effet de prendre le café ensemble, d'opter pour un programme culturel, de parler avec beaucoup de sincérité de la relation, du deuil, des peurs et des défis. Ainsi partageons-nous aussi bien les joies que les peines.

 

Adam, 21 ans

Je suis entrée en contact avec Adam par l'intermédiaire de sa Gestalt-thérapeute. Il fait l'objet d'un diagnostic d'autisme profond. De nombreuses années d'exercices et de pratique du langage des signes lui permettent actuellement de se faire quelque peu comprendre. Pour le reste, il s'exprime au moyen de sons et de mimique. Il vit au sein d'une communauté (dans une ville située à env. 400 km de Berlin) composée d'autres personnes autistes et de personnes sourdes ou malentendantes. Sa thérapeute, qui le connaît depuis sa plus tendre enfance, le reçoit chaque semaine pour des séances au cours desquelles elle pratique aussi le massage de même que la stimulation basale. Après des années de soutien thérapeutique attentif, minutieux, efficace et chaleureux, il se laisse maintenant toucher et consent dans une certaine mesure à entrer en contact avec autrui.

La mère de Adam m'a vue pour la première fois lors d'un débat télévisé et s'est empressée de demander à la thérapeute de son fils de la mettre en contact avec moi. Adam a depuis quelque temps déjà des érections régulières et se presse et se frotte avec insistance contre sa mère, sa thérapeute et aussi contre l'une ou l'autre des aide-soignantes. Toutes voient une corrélation directe entre son hétéroagressivité / autoagressivité et sa sexualité insatisfaite. Il essaie aussi en vain de se masturber, mais parvient tout au plus à se blesser: son entourage souhaite de ce fait lui offrir la possibilité de se retrouver en présence d'une femme. Mon rôle consiste aussi à lui enseigner la pratique de la masturbation.

 

Lors de notre première séance, Adam s'est évertué, pendant une heure et demi environ, à trouver en lui le courage nécessaire pour réussir à partager avec moi l'espace clos de sa chambre. Il a finalement consenti à ce que je touche et caresse légèrement son dos d'une seule main. Depuis lors, nous nous sommes rencontrés une dizaine de fois et les séances se sont déroulées de façon très variable. Il n'y a en effet pas d'évolution constante, mais plutôt des „moments de succès“ au cours desquels Adam parvient à se détendre et à se percevoir comme courageux. Je ne peux et ne veux rien entreprendre de mon propre chef, mais dois au contraire me laisser guider par lui. En tant que personne autiste, il éprouve un grand besoin de contrôler la situation. Je qualifierais ma tâche de réel défi, dans la mesure où je dois être présente et inviter constamment A. à certaines pratiques tout en évitant d'exercer sur lui la moindre pression. Il s'agit là d'une tâche difficile mais néanmoins intéressante.

Il lui arrive aussi de „piquer une crise“, ce qu'il fait notamment en déchirant ses vêtements, hurlant, urinant sur le sol. Au cours de nos séances, sa thérapeute ainsi qu'un vigoureux aide-soignant sont présents en permanence dans la pièce voisine afin de s'occuper de lui en cas de besoin. De pareilles situations neutralisent certaines peurs. Un jour, alors qu'il a saisi mes mains en guise d'au revoir, m'a regardé dans les yeux en bougonnant et en hochant la tête, il m'a clairement laissé entendre que ses explosions de colère n'avaient rien à voir avec ma personne. J'ai ressenti son attitude à mon égard comme très attentionnée. J'ai par ailleurs appris qu'il lui arrive, après nos séances, d'être assis en tailleur sur son lit durant de longs instants, parfaitement silencieux et calme, presque bienheureux, ceci alors qu'il es généralement hyperactif. Comme il n'a que peu de moyens d'expression verbale, je suis totalement dépendante des observations et des interprétations des personnes qui lui sont proches.

J'ai aussi fait la connaissance de sa mère qui estime que son fils peut à l'évidence prétendre à une vie sexuelle. Comme il a donc besoin de ces expériences et qu'il n'est pas en mesure de s'organiser seul, c'est elle qui s'occupe de cette question. Il obtient maintenant des érections au cours de nos rencontres, a gagné en virilité et donne l'impression d'habiter davantage son corps. Bien que je n'aie pas eu à le lui montrer clairement, A. a acquis entre temps par lui-même la pratique de la masturbation.

 

 

Nina de Vries

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